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Le premier pèlerinage
Qui étaient les trois premiers pèlerins?

Témoignage de Robert Lalande

Prosper, vraiment le type saint dans l'esprit franciscain, Francis qui était ingénieur central et moi qui était chaudronnier.
Le pèlerinage tient à peu de choses...
On revenait d'Allemagne. Prosper y avait été prisonnier; moi, travailleur;
Francis, plus jeune que nous, avait fait beaucoup de scoutisme...
A l'usine où j'étais, il y avait des scouts. Un jour, ils sont arrivés en disant:
"Et bien on est allé à Chartres... On a fait autant de kilomètres à pied. C'était formidable...!"

Nous aussi, militants ouvriers, surtout depuis la guerre, nous avions trouvé une forme de mysticisme qui était en nous,
mais on n'avait pas l'occasion de l'exprimer parce qu'un ouvrier,
ça ne pouvait pas être mystique... ça ne pouvait pas perdre son temps sur la route...

Alors la colère m'a pris - ce n'est pas très beau, mais il faut dire ce qui est -
et j'ai dit: "Moi aussi je vais y aller, à Chartres, et je vais leur faire voir que je ferai bien autant de kilomètres qu'eux!"
Je rencontrai alors Prosper et lui exposai mon projet. "Je vais avec toi", me répondit-il.

Tandis que nous préparions nos gamelles et une couverture, (n'ayant jamais campé, nous croyions que c'était suffisant),
Francis, qui était un ami de famille, passa. " Attendez, attendez, je viens avec vous. J'ai une petite tente et du matériel"
C'est ainsi qu'il a été l'organisateur. Nous, nous ne savions pas où nous allions ni comment y aller.

Nous sommes partis le soir du vendredi précédant la Pentecôte. Sur la route, Francis a vraiment été indispensable,
lui qui avait fait tant de routes avec les scouts. Moi, j'étais un mystique et je n'avais pas encore l'habitude des routes priantes.
Prosper, lui, ne pouvait pas faire cinq kilomètres sans dire une dizaine d'avé avec des intentions bien précises.
Nous sommes partis de StRemy-les Chevreuses et nous avons campé dans la forêt de Rambouillet.

Le lendemain, quand nous avons repris la route, Prosper et moi, nous étions littéralement lessivés.
Francis nous regardait en rigolant... Mais j'en voulais et je trouvais que nous traînions, que nous n'allions pas assez vite.
Puis j'ai eu une crise de rhumatisme et j'ai bien payé la note... Mais cela a été épatant!
Prosper a ouvert notre prière à une autre dimension, lui qui était engagé dans l'action catholique et le syndicalisme jusqu'au cou.

Francis, lui, c'était l'intellectuel. Il nous parlait de Péguy et il a absolument étoffé notre pélé d'une quantité de réflexions.
Entre les invocations et les temps de prière avec des intentions très fortes qu'animait Prosper, Francis nous expliquait des tas de choses: les étoiles, la nature, la route,    Péguy...
Vraiment, c'était une école! Entre autre, il nous a lu des passages de la crucifixion du Christ, par Péguy. Je m'en rappelle comme si c'était hier, tant c'était formidable. Que de découvertes..!

Finalement tout cela a été complémentaire. Nous étions aux azimuts les uns des autres.
Comme point commun, nous n'avions que l'amitié, cette amitié qui a rendu possible la route.

Quand nous sommes arrivés à Chartres, apparemment, le pélé était terminé. Mais, en fait, nous étions tellement enchantés que nous sommes allés à la Crypte
où on a continué notre prière. Nous récitions des dizaines de chapelets.
Au début, il n'y avait pas grand monde et puis, après, on s'est rendu compte qu'il y avait des tas de gens qui répondaient à nos prières. Cela m'avait frappé.

Quand nous sommes revenus, nous étions tellement enthousiastes que l'année suivante nous étions une quinzaine.
Ensuite trente, puis ça a fait boule de neige. Comme j'habitais dans le 15ème arrondissement et que je travaillais à Suresnes,
les premiers départs se sont faits de ces deux endroits-là.

Interview de Robert Lalande par Jean-Pierre Brasseur (dans un numéro des "Quatre coins de l'horizon" de 1976).